Foire d'empoigne dans la TNT
L’Élysée orchestre l’attribution de six nouvelles chaînes de télé gratuites. Enquête sur les coulisses d’un étourdissant feuilleton
Aller défendre un dossier télévisuel à l’Élysée, c’est du sport. Pas seulement au sens figuré. Pour accéder au bureau de Camille Pascal, conseiller chargé des sujets médias auprès de Nicolas Sarkozy, il faut adopter durant quatre étages le tempo imposé par un gendarme sportif. Au Château, cette ascension est réputée “attendrir la viande”. Mais les patrons et les lobbyistes de l’audiovisuel sont des coriaces.
Vitupérations, revirements, coups de boutoir… Ils se sont étripés sur cette question, simple en apparence : la TNT, “stop” ou “encore” ? S’en tenir aux dix-neuf chaînes gratuites existantes ? Ou en ajouter ? En janvier 2011, c’était “stop”. Dix mois plus tard, c’est “encore” ! Nicolas Sarkozy a tranché : six nouveaux canaux – en haute définition, s’il vous plaît – verront le jour. L’affaire est menée au pas de charge, le Conseil supérieur de l’Audiovisuel (CSA) auditionnera à partir du 5 mars, tranchera vers le 20, à un mois de la présidentielle. Les chaînes émettront à l’automne auprès de 25% de la population (dont Paris, Bordeaux, Marseille), et sur toute la France en 2014.
Alain Carignon, visiteur du soir du Château sur ces questions, aurait rêvé d’un calendrier plus politique encore car, professe l’ancien ministre de la Communication, “pour faire un coup électoral, il aurait fallu que ces chaînes soient visibles maintenant”. Comme il l’a martelé à Camille Pascal, chaque semaine, au sein du “club Fourtou”, qui œuvre à la réélection de Sarkozy. C’est malgré tout un “cadeau” pour les Français, qui passent en moyenne devant la télé trois heures et quarante-sept minutes par jour. Et qui apprécient la TNT, cumulant 21% de l’audience globale en janvier 2012, selon Médiamétrie. En outre, selon un ancien conseiller ministériel, “quoiqu’un peu illusoire sans doute, c’est un outil de plus pour le candidat Sarkozy dans son rapport de force avec les groupes de médias qui postulent. Une corde de rappel s’ils ne sont pas sympas…”.
Michel Boyon, qui joue son dernier gros coup à la présidence du CSA, jubile : “Lorsque je m’amusais à faire la liste de ceux qui déposeraient un dossier, j’arrivais à 22 projets au maximum. Et encore, en étant extrêmement imaginatif . Il y en a eu finalement… 34 !” Télé catho, chaîne météo, de téléachat, chaîne du savoir (portée par Fleurus Presse, avec le Nouvel Observateur et Média Participations), animalière, documentaire, sur les cultures urbaines, etc.
On dirait que le “cas Bolloré” a créé des vocations. En 2005, Vincent Bolloré était un “bleu” côté télé. Six ans plus tard, même si la notoriété de Direct 8 doit beaucoup à la prescience qu’il a eue d’embaucher Valérie Trierweiler, il vend à Canal+ le lot composé de Direct 8 et de Direct Star, sur la base d’une valorisation extravagante de 465 millions d’euros!
Bref, tout le monde a compris que l’État s’apprête à distribuer gratuitement une ressource rare, possible objet de spéculation. En effet, contrairement aux fréquences de télécoms mises aux enchères, celles de télé sont offertes, au grand dam de Bercy. C’est l’écot de l’État au pluralisme. En échange, les heureux élus ont des obligations d’investissement dans la production audiovisuelle, indexées sur leurs recettes publicitaires. “L’État aura à cœur de ne pas s’aliéner les gens qui comptent ; la rationalité économique n’existe pas en période électorale” , assène un vieux renard du PAF. Les auditions n’ont pas commencé, mais les pronostics convergent : TF1, M6, BFM (Nextradio) et NRJ seraient servis en priorité. Pour satisfaire les 20 millions de foyers qui ont acquis des postes HD, le bon sens aurait voulu qu’elles proposent d’améliorer des chaînes déjà appréciées, en les passant en haute définition. Mais non : une fréquence de plus, c’est toujours bon à prendre. Après les quatre citées, l’Equipe TV, actuellement sur abonnement, occuperait le cinquième canal.
C’est donc pour le sixième canal que la bataille fait rage. Le groupe Lagardère et son projet Elle TV semble aussi sûr de l’emporter que Pascal Houzelot, l’ancien lobbyiste de TF1 et créateur de Pink TV, une chaîne gay friendly devenue porno gay. Son projet – “TVous, la télédiversité” est crédibilisé par un tour de table très chic, où se côtoient François-Henri Pinault (PPR), Xavier Niel (Free, le Monde), Matthieu Pigasse (actionnaire des Inrockuptibles et du Monde, directeur général de la banque Lazard), Jean-Charles Naouri (Casino) et Jacques Veyrat (Direct Energie) ! Mais les précédents ont rendu les sages méfiants. En revendant leurs fréquences pour une petite fortune, Claude Berda, qui promettait “un 1789 télévisuel” , et Vincent Bolloré qui, promis-juré, “serait toujours dans la télé en 2022 lors du bicentenaire de (son)groupe” , ont ridiculisé le CSA. Excédé par ce “trafic”, il s’active pour que, désormais, les plus-values soient taxées.
Seule certitude : les impétrants seront des groupes privés. Alors que le PDG de France Télévisions, Rémy Pfimlin, voulait être dans la boucle, le gouvernement n’a même pas daigné lui répondre. “Un vrai scandale” , estime Aurélie Filippetti, la voix de François Hollande sur ces questions.
En réalité, le scénario qui semble si maîtrisé, aujourd’hui, n’a cessé de fluctuer. Flash-back début 2011 : c’est l’époque où Nonce Paolini (TF1, TMC, NT1) et Nicolas de Tavernost (M6, W9) ont encore la main. Le duopole qui continue de s’octroyer 75% de la publicité télévisée, parle d’une même voix : on gèle tout, on ne change rien ! Pourquoi, plaident-ils, multiplier des programmes indigents ? En plus, le marché n’est pas élastique. L’arrêt de la publicité sur France Télévisions a donné de l’oxygène, mais cette mesure providentielle ne se présentera pas deux fois. Et les futures chaînes risquent d’être asphyxiées par leurs coûts de diffusion : 12 millions d’euros par an rien que pour émettre en haute définition… Avant même d’avoir investi un euro dans les images.
Mais, dans le camp d’en face, les “petits” – Alain Weill et Jean-Paul Baudecroux – dénoncent avec force ce malthusianisme. Avec BFMTV, Alain Weill a changé de statut. Le 29 janvier, le journaliste maison, François Lenglet, n’a-t-il pas, selon les termes pompeux du communiqué de presse, “foulé les marches du palais présidentiel pour interviewer Nicolas Sarkozy” ? Franck Louvrier, le conseiller en communication du président, a l’œil sur les chaînes d’info. Il ne lui a pas échappé qu’Olivier Mazerolle avait égrené, sans conditionnels, les noms du gouvernement Fillon III, une heure avant le secrétaire général de l’Élysée, Claude Guéant. Et qu’à l’automne BFMTV couvrait en grand la primaire socialiste.…
Les indépendants de la télé ont chacun leur style de lobbying. En accueillant les politiques de la majorité, qui défilent à BFMTV et RMC, Alain Weill lâche, provocateur, qu’ “en matière audiovisuelle la droite est très conservatrice. Ce sont les gouvernements de gauche qui ont accompli les réformes capitales : lancement de la FM, privatisation des radios généralistes, création des chaînes privées, TNT…” Jean-Paul Baudecroux, lui, fait valoir ses galons d’entrepreneur acharné, le genre qu’adore Sarkozy qui lui a épinglé la Légion d’honneur. Trente ans qu’il arpente le paysage. Et qu’il persiste, alors qu’AB, Pathé, Bolloré qui s’étaient jetés, comme lui, dans la télé, ont renoncé…
Surtout, Weill et Baudecroux ont démontré leur pouvoir de nuisance à travers le dossier particulièrement tordu des chaînes dites “bonus”. De quoi s’agit-il ? Une loi, votée juste avant les présidentielles de 2007, avait attribué à TF1, M6 et Canal+ – au terme d’un intense lobbying un droit de tirage, à partir de décembre 2011, pour une nouvelle chaîne chacune. On n’imaginait pas, à l’époque, qu’à l’approche du jour J, TF1 et M6 seraient nettement moins demandeuses. En 2007, donc, l’ire des exclus de ce privilège est telle que, dans le plus grand secret, ils en appellent à Bruxelles.
Pendant des mois, la Commission européenne travaille de manière souterraine. Quand elle se manifeste enfin, le premier réflexe des hauts fonctionnaires parisiens est de planquer la lettre de Bruxelles… puis de l’ignorer ! Mais, début 2011, l’affaire s’envenime. Le gouvernement est embarrassé : il n’a jamais vu le dossier des plaignants. Camille Pascal obtient de consulter, confidentiellement, dans un cabinet d’avocats, l’argumentaire d’origine, “anonyme”, sans même un crayon pour prendre des notes. Pas de doute, il est solide, et se mettre à dos Bruxelles en pleine crise grecque n’est même pas une option. Exit les “chaînes bonus”…
Désormais, Weill et Baudecroux sont pris au sérieux. Durant l’été, Alain Carignon, fervent défenseur d’un nouveau “Yalta du PAF” et Camille Pascal, qui avait assisté, en 2005, du temps où il dirigeait le cabinet de Dominique Baudis au CSA, au lancement contesté de la TNT puis à son immense succès populaire, convainquent Nicolas Sarkozy d’ouvrir le paysage. Le président sait aussi qu’une trop grande complicité avec les grands groupes risque de se payer cher pendant la campagne. Ce que viennent lui annoncer, début septembre 2011, ses amis Jean-René Fourtou (actionnaire de Canal+) et Vincent Bolloré le conforte amplement.
La scène restera d’anthologie. Le 8 septembre, un parterre de publicitaires assistent, à Paris, à une conférence : l’ex-patron de Vivendi Jean-Marie Messier, discourt à la tribune. Tout à coup, les BlackBerry vibrent, les tweets s’affolent, un murmure commence à couvrir la voix de l’orateur. Le site lefgaro.fr vient d’annoncer le rachat, par Canal+, de Direct 8 et Direct Star. Surprise totale et affolement immédiat. TF1 et M6, shootées aux séries américaines, redoutent un “siphonnage” : Canal+ pourrait tarir leur approvisionnement en achetant les droits des futurs “Desperate Housewives” ou “Dexter” pour la télé payante et – désormais aussi – gratuite !
Et voilà Paolini et Tavernost gravissant dare-dare l’escalier de l’Élysée pour demander une nouvelle distribution de canaux. Tout en martelant que, s’il ne tenait qu’à eux, maintenir le statu quo serait tout de même plus intelligent…“Les pouvoirs publics, accuse le premier, sont atteints du syndrome de Rantanplan, le chien de Lucky Luke qui ne prend jamais la bonne direction.” Et vlan pour l’État.“La régulation, c’est un sans-faute dans l’erreur” , renchérit Tavernost. Et pan pour le CSA.
En octobre, pour “sortir par le haut” (sic), un conseil interministériel à Matignon met en musique la décision d’ouverture de Sarkozy. Comme s’il s’agissait d’une coproduction, Michel Boyon, le président du CSA, autorité indépendante, est convié. L’épilogue appartient aux neuf sages. Il est arrivé, par le passé que, lors des votes, le diable se cache dans les enveloppes. Sauf qu’aux dernières nouvelles il n’est pas dit que celui-ci se fasse à bulletin secret…
Véronique Groussard
Article paru dans le Nouvel observateur
source : teleobs.nouvelobs.com





