
Pour ses cinq ans, NT1 s'offre la série True Blood, gros succès aux Etats-Unis.
Ivan Chupin, Nicolas Hubé et Nicolas Kaciaf, auteurs d'"une Histoire politique et économique des médias" (La Découverte), analysent le changement qu'a engendré la TNT.
Qu'est-ce que la TNT a changé dans le paysage audiovisuel français et dans les habitudes des téléspectateurs ?
Le changement est conséquent. Depuis 2005, les téléspectateurs qui n’accédaient jusqu’ici qu’aux 6 chaînes hertziennes disposent d’au moins 11 chaînes gratuites supplémentaires. Cette croissance de l’offre contribue à une segmentation des publics et à une diminution des parts d’audience des grandes chaînes généralistes, notamment TF1.
Au départ, personne ne croyait vraiment à la TNT. Et pourtant, elle a modifié les habitudes des téléspectateurs et attiré des parts de marché publicitaires. Comment expliquez-vous ce succès ?
Autrefois, les programmes télévisuels avaient pour vocation de fédérer le plus vaste public possible. Aujourd’hui, on observe un processus d’individualisation de la consommation médiatique. En multipliant l’offre de programmes, la TNT répond en partie aux attentes d’une télévision "à la carte". Mais à la différence des chaînes thématiques qui apparaissent sur le câble ou le satellite dans les années 1980 et 1990, la majorité des chaînes de la TNT sont gratuites. Elles doivent donc se financer par la publicité, ce qui suppose soit de toucher le "grand public", soit de "cibler" des publics attractifs pour les annonceurs. De ce point de vue, le succès est à relativiser car aucune chaîne ne tire encore réellement son épingle du jeu (TMC dépasse à peine les 3 % de parts d’audience nationale).
Les chaines de la TNT, qui étaient plutôt spécialisées, tendent à aller vers une offre de programme qui ressemble à celle des grandes chaines (des séries en exclusivité, des émissions phares, de la télé réalité etc.). La TNT est-elle la "télé hertzienne" de demain ?
Avec le passage au numérique, le clivage hertzien / TNT est aujourd’hui daté ! D’autant que cinq des onze chaînes gratuites de la TNT appartiennent aux groupes déjà présents sur le réseau hertzien, ce qui permet de mutualiser l’achat de programmes. En revanche, il est vrai que certaines chaînes de la TNT utilisent les recettes des grandes chaînes généralistes… mais avec moins de moyens. Certaines émissions ont donc un côté plutôt cheap : par exemple, le modèle économique des chaines d’information est le plus "low cost" possible même si elles ont eu recours à quelques stars pour asseoir leurs "marques". L’investissement sur des séries en exclusivité correspond davantage à un positionnement de prestige. C’est un produit d’appel pour se différencier dans ce paysage de profusion. Quant aux émissions de téléréalité, les coûts restent dans l’ensemble limités. Ces chaînes sont donc contraintes de pousser au maximum les logiques commerciales mises en œuvres initialement par les deux chaînes privées, TF1 et M6.
Les chaines hertziennes devraient-elles avoir peur de la concurrence de la TNT ?
TF1 et M6 ont d’abord eu peur de la concurrence induite par la TNT. Patrick Le Lay, à l’époque PDG de TF1, qualifiait ce projet de "marxiste" car les chaînes étaient choisies "non par le public, mais par des fonctionnaires du CSA". C’est en partie pour compenser les pertes dues à la TNT que TF1 et M6 ont fait du lobbying pour supprimer la publicité sur les chaînes publiques. Effectivement, la TNT gratuite vient rogner les audiences des chaines hertziennes : elles réalisent aujourd’hui une part d’audiences cumulée de 18,8 %. Pour certains, c’est le signe d’une fin de la télévision généraliste. Si aux Etats-Unis, un tel phénomène a eu lieu, en France, la tradition plus centralisatrice de l’Etat permet de se demander si les grandes chaînes hertziennes n’offrent pas, pour l’instant, des meilleures capacités de résistance. Toutefois le passage à la télévision tout numérique libérera des ressources en fréquences (un "dividende numérique") car sur un même canal, grâce à la compression, on peut faire passer plus de chaînes. Les chaînes hertziennes risquent alors de se retrouver noyées dans l’abondance de l’offre.
Source metrofrance.com

