Le gouvernement grec ferme brutalement sa télévision publique
Les journalistes de la télévision publique grecque occupaient toujours le siège de ERT à Athènes, mercredi matin, au lendemain de la disparition du signal en raison de la clôture des chaînes. Refusant de quitter les lieux, les employés, qui ont appris leur licenciement mardi, ont continué à tenir leurs émissions, relayées par 902, une chaîne de télévision locale du Parti communiste de Grèce. Ils sont soutenus par des milliers de manifestants, présents à l'extérieur du bâtiment.
Les trois chaînes ont elle bien cessé d'émettre à la télévision, mardi 11 juin. Les écrans sont restés noirs après ces toutes dernières images.
Quelques heures plus tôt, le porte-parole du gouvernement, Simos Kedikoglou, avait brutalement annoncé la fermeture immédiate de la télévision publique, engageant une épreuve de force inédite avec les syndicats sous la pression de ses bailleurs de fonds internationaux. ERT constitue "un cas d'absence exceptionnel de transparence et de dépenses incroyables. Et tout ceci prend fin maintenant", a-t-il martelé.
L'annonce a provoqué une réaction immédiate de l'Union européenne de radio-télévision (UER), qui a demandé à la Grèce de revenir sur cette décision. "L'existence de médias de service public et leur indépendance à l'égard du gouvernement sont au cœur des sociétés démocratiques", souligne l'UER. "Toute modification de grande portée dans le système de médias publics ne devrait être décidée qu'après un débat ouvert et exhaustif au Parlement et non à travers un simple accord entre deux ministres", estime l'association, représentant 56 organisations de médias de service public et dont ERT a été un des membres fondateurs en 1950.
2 656 SALARIÉS
Des milliers de personnes ont afflué mardi soir autour du siège de la télévision publique, dans la banlieue nord d'Athènes, peu avant sa fermeture.
M. Kedikoglou a précisé que ce service public, où les grèves se multipliaient ces derniers mois pour s'opposer aux plans de restructuration, rouvrirait sous une autre forme, avec un personnel réduit. Tous les salariés actuels d'ERT, au nombre de 2 656, recevront une compensation et seront autorisés à postuler à nouveau à un emploi dans la nouvelle structure, a-t-il précisé.
Cette mesure radicale et sans précédent a été annoncée sans préavis au moment où les chefs de file de la "troïka" des créanciers de la Grèce (UE-BCE-FMI) sont à Athènes. ERT appartient aux multiples organismes d'Etat qui devaient être restructurés ou fusionnés, en vertu du protocole d'accord signé entre la Grèce et ses bailleurs de fonds.
LES "EXIGENCES DE LA TROÏKA"
Selon les syndicats, en fermant ERT, le gouvernement remplit d'un coup l'objectif assigné par les créanciers de la Grèce de supprimer 2 000 emplois publics d'ici à la fin de juin. C'est une "solution facile pour répondre aux exigences de la troïka", souligne le syndicat Poesy, tandis que la Confédération des fonctionnaires du service public Adedy a qualifié le texte législatif de "coup d'Etat".
Les hauts responsables de la troïka ont repris, lundi à Athènes, l'audit des comptes grecs et le contrôle des réformes parmi lesquelles figurent la réduction du nombre des fonctionnaires et la fusion ou la suppression des organismes publics. Lundi soir, ils ont eu un entretien avec le ministre de la réforme administrative Antonis Manitakis sur la restructuration du secteur public.
"UNE SITUATION PAREILLE N'EST JAMAIS ARRIVÉE NULLE PART"
"C'est un choc total", a commenté un journaliste de la rédaction, Pantelis Gonos, tandis que "le gouvernement, sans consultation ni discussion, a choqué tout le monde en annonçant la suspension à minuit de la télévision. Tous les écrans vont être noirs et personne ne sait quand elle rouvrira", a-t-il dit.
Slate.fr s'est entretenu avec le journaliste Vangelis Demeris, correspondant à Bruxelles d'ERT de 2001 à février 2013. Ce dernier évoque un "scandale". "ERT est la source majeure d'information pour l'opinion publique. Le paysage audiovisuel grec est très fragmenté. Les chaînes privées sont détenues par différents groupes, mais elles sont beaucoup moins rigoureuses sur le plan de l'information : elles jouent sur l'impression, pas sur les faits. ERT est très portée sur l'information dans l'ensemble. Il y a différentes chaînes avec différents rôles, mais les JT d'ERT sont très regardés. Les débats autour de la crise économique se sont surtout tenus sur les chaînes publiques. Personnellement, j'ai aussi travaillé dans le privé, et la qualité des débats n'a rien à voir, c'est vraiment meilleur dans le public. C'est extrêmement grave pour la démocratie", explique-t-il.
Ce journaliste n'exclut pas une grève des collègues journalistes de tous les médias, par solidarité : "Et donc il n'y aurait plus d'information. Une situation pareille n'est jamais arrivée nulle part. Ça n'est jamais arrivé."
"VOILÀ OÙ MÈNE L'AUSTÉRITÉ"
La députée communiste française Marie-George Buffet a fermement condamné cette fermeture. "Non contente de concerner l'emploi de 2000 salariés, une telle décision révolte ! Pour ce qu'elle représente d'insulte au pluralisme, à la création culturelle", dénonce l'ancienne ministre dans un communiqué.
"Voilà où mène l'austérité et le refus de s'en prendre aux marchés financiers et à la spéculation. Voilà où mènent les choix européens de protéger les taux d'intérêt des banques : on décide de s'en prendre au moyen le plus populaire qui existe dans l'accès à la culture : la télévision !" écrit-elle.
source : lemonde.fr









