L'Autorité a décidé d'ouvrir une enquête approfondie sur le rachat des chaînes Direct 8 et Direct Star par le groupe Canal+. Elle estime que l'opération présente des risques sérieux d'atteinte à la concurrence.
L'entrée en force de Canal+ dans la télé gratuite ne passera pas comme une lettre à la poste. Ce matin, l'Autorité de la concurrence annonce qu'elle ouvre une enquête approfondie sur le rachat par Canal+ des deux chaînes gratuites du groupe Bolloré, Direct 8 et Direct Star.
Dans son communiqué, elle relève des « risques sérieux » d'entrave à la concurrence «sur les marchés amont de l'acquisition de droits relatifs à une diffusion sur télévision payante», ainsi que sur les « conditions dans lesquelles les chaînes gratuites concurrentes pourront accéder au catalogue de films de StudioCanal, par rapport aux chaînes dont groupe Canal+ souhaite prendre le contrôle ». Les sages de la rue de l'Echelle, à Paris, disposent maintenant de 65 jours supplémentaires pour rendre leur décision finale d'autorisation ou non de l'opération, qui devrait intervenir cet été.
Cette décision était attendue alors que beaucoup d'acteurs du secteur dénoncent depuis plusieurs mois les risques qu'une telle opération fait peser sur le secteur de la télévision. Pour tenter de rassurer le marché, Canal+ a pris des engagements il y a quinze jours auprès du gendarme de la concurrence afin d'obtenir son feu vert. Mais les arguments du groupe de Bertrand Meheut n'ont pas convaincu. Il faut dire que Canal+ n'avait présenté que des concessions limitées. Si les milieux du cinéma se sont montrés plutôt cléments sur ce rachat -Canal+ est le principal financeur du cinéma français -, les chaînes gratuites comme TF1, M6 ou France Télévisions le regardent, elles, comme une menace.
Partenaire privilégié des majors américaines
L'arrivée d'un nouveau concurrent de poids dans la télé gratuite n'est certes pas une bonne nouvelle pour elles. Canal+ avait fait des concessions concernant les espaces publicitaires de Direct 8 et Direct Star, ainsi que sur l'acquisition des droits de films de catalogue par sa filiale StudioCanal ou encore sur l'acquisition de droits sportifs.
Mais c'est surtout sur l'achat de séries et de films que l'opération pose problème. Acteur dominant de la télé payante, le groupe Canal+ a un accès privilégié aux contenus vendus par les majors américaines (Universal, Fox, Disney...) pour sa chaîne cryptée (Voir page 35 du « document de base » de Canal+). Demain, il pourrait être tenté de négocier parallèlement avec ces ayants-droit la possibilité de diffuser ces mêmes programmes en clair sur Direct 8. Aujourd'hui, une série comme «Desperate Housewives», par exemple, est d'abord diffusée en France sur Canal+, avant de l'être sur M6. Mais demain, Canal+ pourrait très bien en acheter les droits pour Direct 8. Canal+ pourrait ainsi s'offrir les meilleurs films et séries pour ses chaînes payantes et gratuites. Et il ne resterait plus grand chose pour les autres acteurs du marché comme TF1 et M6. Même chose pour les films français.
Dans ses engagements, Canal+ se dit prête à «mener de manière distincte» entre ses chaînes gratuites et payantes, les négociations pour l'achat de films américains. Et pour les films français, le groupe s'engage à «ne pas lier» l'acquisition de droits en clair et en télé payante «pour plus de 20 films acquis» au cours d'une même année. Mais pour les opposants, ces mesures ne sont pas suffisantes car rien ne permet de s'assurer que ces négociations ne seront pas liées en pratique.
Du reste, une chaîne comme M6, au budget beaucoup plus important que Direct 8 et Direct Star, n'achète que dix films récents français par an... On peut donc s'interroger sur le caractère fantaisiste de ce chiffre de vingt films par an pour deux petites chaînes en clair. Par ailleurs, Canal+ ne propose de prendre aucune mesure pour limiter sa puissance en matière d'acquisition de séries américaines, alors que chacun sait que s'il y a un marché sur lequel se battent les chaînes, c'est bien celui-ci, tant il peut rapporter gros en audience.
Imposer des «contraintes»
C'est l'ensemble de ces questions que l'Autorité de la concurrence va devoir examiner de près. Elle va probablement demander de nombreuses concessions à Canal+ avant de donner son feu vert à l'opération afin de préserver la concurrence sur le marché de la télévision. C'est ce qui s'est passé quand TF1 a racheté TMC et NT1 en 2010.
Déjà, les opposants au rachat proposent de définir une durée suffisamment longue entre le moment où le groupe Canal+ diffusera un film en payant, puis en gratuit. L'objectif : que les ayants-droit soient incités à céder leurs droits gratuits aux concurrents de Canal+. Ils plaident en outre pour séparer les structures d'acquisition de droits payants et gratuits chez Canal+. Autant de « contraintes » que l'Autorité pourrait retenir. Si cela devait être le cas et si Canal+ n'était pas satisfait, le groupe pourrait toujours se retourner vers le ministère de l'Economie pour demander une révision de ces engagements.
FABIENNE SCHMITT
Source : http://www.lesechos.fr/entreprises-sect ... urrence%5D

