
Michel Boyon, président du Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA) est aujourd'hui à Lille. L'occasion de faire le point avant le passage de la télévision au tout numérique le 1er février prochain [interview version longue pour le Net]
Quelles sont les priorités du CSA pour 2011 ?
L'audiovisuel est entré de plain-pied dans l'ère numérique. Le premier objectif du Conseil supérieur de l'audiovisuel est donc de maîtriser la révolution numérique, notamment le passage à la télévision numérique terrestre, afin qu'elle soit réellement mise au service du public. Notre deuxième objectif est de renforcer notre rôle dans la vie de la société. Le CSA avait, à l'origine, une mission de gardien du pluralisme politique et un rôle culturel au service de la production audiovisuelle et cinématographique française. De nombreuses lois lui ont ensuite confié des attributions dans des domaines touchant à la vie sociale tels que l'accessibilité des programmes télévisés aux personnes souffrant d'un handicap auditif ou visuel, la protection de l'enfance et de l'adolescence, la représentation de la diversité à la télévision, sans oublier nos interventions dans le domaine de la santé et du développement durable : il s'agit de protéger le téléspectateur et l'auditeur. Enfin, nous agissons pour favoriser le développement des groupes audiovisuels français en Europe. Ainsi, notre régulation prend un caractère économique de plus en plus marqué.
Précisément, comment le secteur sort-il de la crise ?
L'audiovisuel emploie 250 000 personnes. C'est un secteur qui crée de l'emploi. Nous sommes très attentifs aux décisions que nous prenons car elles peuvent avoir des conséquences durables et profondes sur la vie des entreprises. Avec la réforme de l'audiovisuel public, le financement de France Télévisions et celui de Radio France sont garantis pour les années à venir. En revanche, quand on regarde l'audiovisuel privé, on constate que les recettes publicitaires des radios surtout, mais aussi celles des chaînes de télévision, ont beaucoup souffert de la crise. On peut observer une petite reprise en 2010, mais nous n'avons pas de certitude pour l'avenir. Il faut être conscient que l'audiovisuel privé est en situation de fragilité économique.
Vous voulez dire qu'il faut éviter de trop le taxer ?
Exactement. Il faut bien comparer les obligations qui pèsent sur les chaînes, et qui se sont alourdies ces dernières années, avec les moyens dont elles disposent. Nos groupes privés n'ont pas une dimension suffisante pour affronter la compétition avec les groupes étrangers. C'est une menace pour leur intégrité comme pour la création et la production audiovisuelles et cinématographiques. Il faut aussi leur donner les moyens de se développer à l'étranger.
Pourquoi avoir reporté à début février 2011 le passage de la région au tout numérique ?
Le passage au tout numérique dans le Nord-Pas-de-Calais n'a été décalé que de deux mois. La raison est simple : les ondes ne s'arrêtent pas aux frontières des régions ! Nous avons décidé de regrouper le passage au tout numérique en Nord-Pas-de-Calais, Picardie et Haute-Normandie afin d'éviter que certains téléspectateurs ne soient obligés de remémoriser deux fois les chaînes, en décembre puis en février. Dans le Nord-Pas-de-Calais, la TNT desservira 98% de la population, donc davantage que la télévision analogique.
Comment s'est passé le basculement jusqu'à présent ?
Très bien. Toute l'Union européenne sera passée au tout numérique en 2012. Ce n'est pas un caprice français ! Au début, nous avons eu de petits problèmes dans certaines copropriétés dont les syndics n'avaient pas pris à temps les mesures nécessaires pour assurer la continuité de la réception. Ils sont aujourd'hui réglés. D'autres difficultés, très localisées, étaient dues à un manque de coordination entre une chaîne et son diffuseur technique. Elles ont été réglées en quelques jours. Pour l'information et l'accompagnement du public, la loi a créé France Télé Numérique, qui associe l'Etat et les chaînes historiques. Son budget est important. Il finance de nombreuses campagnes de communication. Il permet aussi d'envoyer un agent de La Poste ou un étudiant au domicile d'une personne âgée ou handicapée pour aider à l'installation de l'adaptateur TNT ou à la remémorisation des chaînes. Plus les élus, les associations locales, les bénévoles s'engagent, plus la réussite est au rendez-vous.
Où en est le passage à la radio numérique qui divise les professionnels ?
Le CSA a la responsabilité d'appliquer une loi de 2007 qui prévoit le lancement de la radio numérique terrestre. A l'origine, toutes les grandes stations étaient demandeuses. La crise économique est passée par là, diminuant les ressources publicitaires des radios privées. Celles-ci souhaitent un répit en raison du coût de l'investissement et de la diffusion qui s'ajoutera à leurs charges habituelles. Mais beaucoup d'autres radios, associatives ou commerciales indépendantes, souhaitent passer au numérique pour disposer d'un meilleur bassin de diffusion. Le Premier ministre a donc demandé que l'on réexamine les causes de blocage. Par exemple, s'il apparaît qu'un changement de norme technique peut permettre de réduire sensiblement les coûts de diffusion, la situation évoluera rapidement.
Le retard de la France en matière de télévisions locales est-il en train d'être comblé ?
Oui. Le Nord-Pas-de-Calais est très gâté avec deux et bientôt trois télévisions locales. On compte aujourd'hui en France 44 télévisions locales reçues par l'antenne « râteau » et une centaine de télés locales câblées. C'est moins que dans la plupart des pays voisins. Notre audiovisuel est resté trop longtemps centralisé.
Ces télévisions trouvent-elles leur équilibre économique ?
Les télévisions locales qui équilibrent leurs comptes sont en général celles qui ont le soutien de collectivités territoriales. Mais, à la différence de leurs homologues étrangères, leurs ressources publicitaires restent trop limitées. C'est sur ce point que doit porter l'effort. Je le souligne, dans les rares cas où un opérateur a été contraint de renoncer, des candidats se sont présentés pour la reprise de la chaîne. Dans votre rôle de gendarme de l'audiovisuel,
intervenez vous souvent auprès de ces jeunes télévisions ?
Jusqu'à présent, nous n'avons constaté que très peu d'infractions, qu'il s'agisse du respect du pluralisme politique, de la rigueur dans le traitement de l'information, de la publicité, du volume des programmes locaux à l'antenne. Les télévisions locales sont de bonnes élèves !
Vous venez aujourd'hui à Lille distinguer le secrétaire général du Comité technique radiophonique régional ?
Je viens effectivement remettre la croix de chevalier de l'Ordre national du mérite à Bernard Defebvre. Ce collaborateur du CSA, qui est aveugle, a une personnalité exceptionnelle. Il a une remarquable compétence professionnelle. Il est fortement engagé dans la vie associative au service des personnes atteintes d'un handicap visuel. Son bonheur de vivre est une leçon pour tous.
Quel est son rôle ?
Les comités techniques radiophoniques sont les relais territoriaux du CSA. Ils interviennent dans des procédures concernant les radios et les télévisions locales. J'ai souhaité qu'on ne se contente pas de leur demander des avis, mais qu'on leur donne un vrai pouvoir de décision. C'est chose faite.
Que fait le CSA pour améliorer la diversité à l'antenne ?
La situation s'améliore plus vite pour l'information que pour les autres émissions, dont les délais de production sont longs. Mais elle reste inacceptable. Le CSA a créé un instrument pour mesurer chaque semestre la représentation de la diversité sur les chaînes de la TNT. Il leur a fait prendre des engagements précis de progression. L'amélioration sera encore plus rapide le jour où des personnes issues de la diversité travailleront dans les échelons de direction, là où se décide le contenu des programmes. Nous nous préoccupons de la diversité sous toutes ses formes : les origines, le sexe, car contrairement à ce qu'on croit les femmes sont sous-représentées dans les médias audiovisuels, les catégories socio-professionnelles présentes dans les fictions, le handicap. Nous avons dit aux chaînes : " Si vous ne veillez pas à mieux représenter la diversité de la société française dans vos programmes, vous ne vous étonnerez pas que les jeunes se détachent de vous !". Elles ont bien compris le message.
Et l'accessibilité des programmes aux handicapés ?
Pour les quatre à cinq millions de personnes sourdes ou malentendantes, des progrès considérables ont été réalisés. Les grandes chaînes sont tenues de rendre 100 % de leurs programmes accessibles par le sous-titrage ou par la langue des signes. Pour les personnes qui souffrent d'un handicap visuel, la grande innovation est la technique de l'audiodescription : elle consiste à incruster entre deux dialogues de comédiens une voix off qui décrit le cadre de l'action. En 2011, France Télévisions, TF1, M6 et Canal+ diffuseront au moins un programme en audiodescription chaque mois et passeront à un par semaine en 2013. Cela semble encore peu, mais cette technique efficace coûte très cher.
Source : http://www.lavoixdunord.fr/

