Reporters sans frontières étudie les quatre chaînes d'info, et épingle CNew
RSF a lancé une étude inédite pour vérifier si le pluralisme était respecté sur les quatre chaînes d'information en continu de France. Selon l'ONG, la chaîne du groupe Bolloré est celle qui le respecte le moins.
C'est une obligation fixée par la loi : veiller à ce que tous les courants de pensée et d'opinions soient représentés sur les quatre chaînes d'information en continu françaises que sont BFMTV, LCI, franceinfo et CNews. Pour ce faire, ces antennes doivent diffuser une pluralité de points de vue, une variété de sujets, mais aussi veiller à ce qu'il y ait une diversité d'intervenants sur les plateaux, comme l'a défini l'Arcom, le gendarme de l'audiovisuel, à la suite d'une décision du Conseil d'Etat en 2024.
Pour vérifier si cette définition est respectée sur les quatre chaînes d'info, l'ONG Reporters sans frontières (RSF) s'est lancée dans une grande enquête comparative(Nouvelle fenêtre) dont les résultats, que "Complément d'enquête" et franceinfo ont pu consulter, sont publiés mercredi 26 novembre. Pour objectiver l'état du pluralisme sur les chaînes, RSF a créé un outil inédit : un logiciel qui a réalisé une capture d'écran de chaque antenne toutes les dix secondes. L'outil, capable de lire les bandeaux de bas d'écran, a permis de les classer pour analyser qui parle et sur quel sujet. Sur le mois étudié (mars 2025), RSF a passé au crible un total de plus de 700 000 bandeaux.
Sur CNews, "la gauche est diffusée quand les Français dorment"
Premier objet d'étude : l'analyse des temps de parole des personnalités politiques à l'antenne. En relevant les horaires de diffusion des bandeaux, Reporters sans frontières a mis au jour une stratégie pour "contourner les règles sur le pluralisme politique à l'antenne" de la part de CNews. Sur la première chaîne en continu de France, les bandeaux des personnalités politiques de gauche représentent 60,13% des bandeaux diffusés entre minuit et 7 heures du matin, ceux d'extrême droite apparaissant à peine avec 1,62% des bandeaux et ceux de la droite 4,87%. A l'inverse, sur les émissions à forte audience, soit celles diffusées sur les tranches 7h-10h et 18h-21h, les courbes s'inversent radicalement : l'extrême droite représente alors 40,57% des bandeaux affichés, contre 15,37% pour la gauche, 15,67% pour le groupe Ensemble (centre) et 28,24% pour la droite.RSF pointe la stratégie dite de "rattrapage" sur la chaîne CNews,
dans une étude inédite publiée le 26 novembre 2025.
“Pour résumer, la gauche est diffusée quand les Français dorment et l'extrême droite en prime time, analyse Arnaud Froger, responsable du bureau Investigation de RSF. Nous avons documenté une vingtaine de tunnels nocturnes en mars et plus d'une trentaine dans les mois suivants (d'avril à septembre). Cette pratique de rattrapage n'est donc pas accidentelle. Elle est intentionnelle. Pourtant, elle est interdite et la chaîne a déjà été sanctionnée pour ça en 2021". CNews avait alors écopé d'une mise en demeure(Nouvelle fenêtre). "Cette stratégie, qui consiste à contourner les règles sur le pluralisme politique à l'antenne, s'est poursuivie en toute impunité, l'Arcom n'ayant pris aucune sanction en la matière depuis", poursuit Arnaud Froger.
Objectiver les sujets évoqués
RSF s'est également penchée sur une cartographie des sujets traités, en mars 2025, sur les quatre chaînes d'information. Une manière d'objectiver les choix éditoriaux décidés librement par chacune des antennes. Sur la période étudiée, la guerre en Ukraine et les sujets sur le réarmement de la France dominent largement l'actualité, et apparaissent comme les sujets principaux de BFMTV, LCI et franceinfo.
De son côté, CNews se distingue de ses trois concurrentes. La première thématique abordée dans ses bandeaux sur cette période est l'insécurité (16,9%). S'y ajoutent des sujets portant sur l'islamisme et les débats identitaires. Les bandeaux relatifs à l'immigration se classent juste derrière ceux traitant de la guerre en Ukraine.
"Il faut bien sûr respecter la liberté éditoriale des médias, c'est fondamental. Le travail qui est le nôtre, c'était d'abord un travail de transparence, d'essayer d'établir une méthodologie qu'on livre à l'appréciation de chacun, explique Thibaut Bruttin, directeur général de RSF interrogé par "Complément d'enquête". "L'étude montre la singularité de l'approche de CNews, souligne-t-il. Une fois de plus, il ne s'agit pas de remettre en cause la diversité éditoriale. Nous la respectons pleinement, nous pensons que c'est fondamental. Néanmoins, je trouve que c'est d'un intérêt public d'avoir une expression transparente de la diversité des sujets. Chacun en tirera les conclusions qu'il voudra."
Le cas de la condamnation de Marine Le Pen
Enfin, pour savoir si les différents points de vue sont abordés sur les sujets d'actualité, RSF a choisi de s'arrêter sur la journée du 31 mars 2025, dominée par la condamnation de Marine Le Pen pour détournement de fonds publics dans l'affaire des assistants parlementaires européens.
L'ONG a ainsi calculé le temps passé par les journalistes ou les invités en plateau, aux heures de fortes audiences (entre 18 heures et 21 heures, puis le lendemain matin, entre 8 heures et 11 heures), à défendre, critiquer ou expliquer factuellement la décision de justice.
Sur les tranches horaires étudiées, CNews passe 2h26 à critiquer la condamnation, contre 11 minutes et 48 secondes à la défendre ; BFMTV est à l'équilibre avec 1h04 consacrée à la défense et 1h05 consacrée à la critique, tout comme franceinfo avec 44'31'' pour la défense et 46'11'' pour la critique. De son côté, LCI a consacré, ces jours-là, 32'52'' pour la défense et 1h02 pour la critique.
"Un principe constitutionnel et une condition de la démocratie"
"Cette enquête montre qu'il est non seulement possible, mais aussi nécessaire de mesurer le pluralisme sur les chaînes en France", souligne Arnaud Froger, en rappelant que cette notion "est un principe constitutionnel et une condition de la démocratie"."Il ne s'agit pas d'isoler des écarts ou des incidents, de se lancer dans des comptes d'apothicaires, mais bien de vérifier qu'il n'y a pas de déséquilibre manifeste et durable. Quand on se donne la peine de le faire, on trouve des choses intéressantes. On sort des perceptions."
Arnaud Froger, de Reporters sans frontières
à "Complément d'enquête"
Pour lui, "l'enjeu du pluralisme à la télé en France est aussi lié à celui de la régulation, qui a été largement déficiente en la matière (...) C'est précisément parce que les médias audiovisuels sont contraints de faire en sorte que tous les points de vue et idées s'expriment sur leurs antennes que la liberté d'expression est protégée et que le débat est éclairé."
Regardez l'émission de "Complément d'enquête" consacrée à la chaîne CNews, jeudi 27 novembre, à partir de 23 heures, sur France 2, franceinfo.fr et france.tv.
Source : FranceInfo.fr

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