Patrick de Carolis veut faire de France Télévisions "l'un des tout premiers groupes européens"
LE MONDE | 13.12.05 | 13h50 • Mis à jour le 13.12.05 | 13h50
Que pensez-vous du rapprochement en cours entre TF1, M6 et Canal+ ?
Ce rapprochement était inéluctable. Il répond au nouvel univers audiovisuel de notre pays, tant avec la montée en puissance de la télévision numérique terrestre (TNT), dans laquelle France Télévisions joue un rôle central, qu'à travers les nouveaux modes de diffusion et de distribution. Le grand débat de demain se passera entre distributeurs et éditeurs. Il faudra en clarifier les règles du jeu, et le service public entend bien en être un acteur déterminé et vigilant.
Quel premier bilan faites-vous quatre mois après votre arrivée à la présidence de France Télévisions ?
Nous n'avons pas chômé. Les mesures prises sur l'information, les programmes des après-midi sur France 3 ou ceux en fin de journée sur France 2 nous ont permis de stopper l'érosion d'audience constatée sur les deux chaînes. Le groupe est revenu à un bilan d'audience supérieur à celui du début d'année. France 2 est attendue au-dessus de 20 % de part de marché, et le seuil de 15 % est souhaitable pour France 3.
Nous poursuivons notre stratégie de groupe et misons sur la cohérence et la complémentarité des différentes antennes. Notre marge de manoeuvre est étroite, dans une équation budgétaire difficile. L'Etat n'a pas augmenté la redevance cette année et je ne pense pas qu'il souhaite le faire l'an prochain.
Nous ne devons compter que sur nous-mêmes. Il nous faudra donc améliorer la gestion du groupe, qui passe par une rationalisation de nos atouts, en matière d'information, d'informatique, de moyens techniques... Je pense notamment que la filière de production de France 3, dont on connaît la créativité, doit devenir une filière pour l'ensemble du groupe.
Cette rationalisation se traduira-t-elle par une réduction d'effectifs ?
Ce n'est pas un sujet d'actualité. L'objectif est d'optimiser nos moyens de production, de rendre plus performant notre outil de travail. Je ne crois pas souhaitable, par exemple, une fusion entre les rédactions de France 2 et France 3, mais j'ai demandé aux directeurs des deux rédactions de voir quelles étaient les forces que l'on pouvait mettre en commun dans le respect de chacune des rédactions.
Nous avons lancé un vaste état des lieux général pour France Télévisions, dont les résultats devraient être connus d'ici à la fin de l'année. Il nous permettra de chiffrer les efforts à consentir dans la perspective de la signature du prochain contrat d'objectifs et de moyens sur cinq ans, avec l'Etat actionnaire d'ici à la fin du premier semestre 2006.
Comment jugez-vous l'héritage de l'équipe précédente ?
Je ne me base pas sur les bons ou mauvais points de la gestion précédente. J'ai aujourd'hui un groupe que je dois moderniser. Mon souci est de mettre à l'antenne le virage éditorial et stratégique que j'ai exposé au Conseil supérieur de l'audiovisuel, à savoir répondre à un contenu qui permette au service public d'affirmer sa différence.
Quand le téléspectateur verra-t-il à l'antenne ce grand virage éditorial ?
Il a commencé à s'appliquer dans l'information. Il se verra mieux lors des grilles de Noël, où nous avons fait un effort considérable de programmation inédite, et il se traduira tout au long de l'année 2006, malgré les marges de manoeuvre étroites dont nous disposons en raison des contrats signés jusqu'en juin 2006 par l'ancienne équipe.
Le virage éditorial se concrétisera avec la grille d'été et, bien sûr, lors de la rentrée de septembre 2006. Nous innoverons tant au niveau des contenus que des formats. Nous avons le projet d'un nouveau magazine de cinéma, de premières parties de soirée scientifiques... Si nous gardons les mêmes formats que nos concurrents, nous aurons les mêmes programmes qu'eux. Or, notre avenir est dans la différence.
Comment allez-vous cohabiter avec TF1 au sein de la Chaîne française d'information internationale (CFII) ?
Nous sommes arrivés au meilleur accord possible au vu de l'histoire de ce dossier. J'ai souhaité et obtenu que France Télévisions ait un rôle moteur dans la gouvernance de cette nouvelle chaîne.
Cela se traduit par la présidence permanente du conseil de surveillance, où se définit la stratégie. Au directoire, c'est notre représentant qui sera chargé de la rédaction. Sous ma présidence, le groupe France Télévisions doit se positionner sur un plan international, comme l'un des tout premiers groupes de médias européens.
Jacques Chirac souhaite que cette chaîne soit "la voix de la France". Faut-il entendre une télévision sous contrôle politique ?
Non. C'est une chaîne qui aura pour objectif de faire entendre une voix et une vision du monde différentes de nos concurrents anglo-saxons. La crédibilité d'une chaîne passe d'abord par les journalistes qui la font.
Jean-Jacques Aillagon, PDG de TV5, juge le projet de CFII "archaïque"...
Je lui laisse cette appréciation, mais ce n'est pas celle qu'il a faite lorsque nous discutions du projet. TV5 est une chaîne francophone alors que la CFII est une chaîne internationale qui parlera plusieurs langues et s'adressera à la population mondiale. Il n'y a pas de confusion possible.
Où en êtes-vous avec les animateurs-producteurs, et la "location par appartements" des grilles de France Télévisions que vous avez dénoncée ?
Je ne visais personne en particulier. J'ai simplement dit que la règle du jeu n'est pas de louer l'antenne ou de passer des accords de volume. Quand les animateurs et les producteurs indépendants ont des projets à nous proposer, nous les jugeons désormais sur pièces et nous nous déterminons en fonction de leurs propositions. C'est comme cela que l'on arrivera à offrir aux téléspectateurs un service public qui correspond à leurs attentes.
Depuis votre arrivée, vous avez remanié en profondeur les organigrammes. Certains vous soupçonnent d'arrière-pensées politiques dans le choix de certains collaborateurs.
Pour défendre le projet ambitieux que j'ai présenté devant le CSA, j'ai souhaité m'entourer des collaborateurs les plus pertinents et les plus performants, choisis selon des critères professionnels.
Je crois que mon passé de professionnel de l'audiovisuel depuis trente-deux ans ne permet à personne d'avoir le moindre doute quant à mes intentions. Nous avons des missions de service public à accomplir et nous les accomplirons. Tout le reste n'est que mauvais procès. Vous nous jugerez sur pièces.
Les journaux du week-end sur France 2 sont présentés par Béatrice Schoenberg, épouse de Jean-Louis Borloo, le ministre des affaires sociales. N'est-ce pas un problème ?
Non. Je fais confiance à ses compétences professionnelles. Le jour où il faudra inviter Jean-Louis Borloo, la rédaction en tirera les conclusions et Béatrice Schoenberg, elle-même, nous a dit qu'elle se retirerait de l'antenne lorsque ce cas de figure se présentera.
Propos recueillis par Pascal Galinier, Sylvie Kerviel et Daniel Psenny
Article paru dans l'édition du 14.12.05




